L'Éléphant, revue n°10.

  L’histoire de France s’écrit dans la douleur.Il a fallu des morts pour que ce pays que l’on croyait éteint, fatigué, assoupi dans un déclin inéluctable se soulève et prenne massivement la parole pour défendre ses valeurs. Depuis, bien sûr, le quotidien a repris le dessus, mais l’histoire retiendra ce moment exceptionnel, la plus grande manifestation nationale que le pays ait connue.
  Un trimestriel est un média lent, qui ne peut réagir à chaud : tant mieux… Cela laisse le temps à l’actualité de décanter pour devenir information, si elle s’accompagne d’une perspective historique permettant le recul nécessaire.
  Dans ce numéro, nous rendons hommage aux héros morts pour la liberté d’expression, héros parce qu’ils se savaient menacés et n’ont pas reculé devant la terreur. Nous rendons hommage aux Juifs morts en France pour ce qu’ils sont, et rappelons qu’il y a des Juifs sur le territoire depuis la Gaule, bien avant les rois chrétiens. Nous rendons hommage aux policiers morts en service.
  L’histoire s’écrit dans la douleur. Nietzsche dirait que l’homme est malade de la vie qu’il s’impose. Enfermé dans le carcan de valeurs morales imposées qu’il accepte parce qu’elles lui promettent le bonheur dans un autre monde, il renonce à être le créateur de son propre être et à vivre véritablement.
  C’est dans la douleur que la France du Grand Siècle s’est construite, sous l’impulsion du despote éclairé Louis XIV. Amoureux des arts et des lettres, défenseur des sciences, ambitieux sans limites, il a fait de son royaume le plus grand, le plus puissant d’Europe, au prix d’innombrables guerres qui ont laissé le pays exsangue.
C’est enfin dans la douleur que Waterloo a tourné la page de l’ère napoléonienne. Il en restera de nombreuses institutions qui auront marqué la France des xixe et xxe siècles. Il aura fallu tant de milliers de morts sur les champs de bataille pour secouer l’Europe, ébranler les monarchies et faire triompher, finalement, les idées de la Révolution.
L’histoire s’écrit dans la douleur, mais, parfois, d’un mal terrible surgit la lumière. (Editorial de L'éléphant sur le site http://www.lelephant-larevue.fr)

Fin

Martin Winckler, Le Chœur des Femmes, Folio

  Jean Atwood, interne des hôpitaux et quatre fois major de promotion, vise un poste de chef de clinique en chirurgie gynécologique. Mais au lieu de lui attribuer le poste convoité, on l’envoie passer son dernier semestre d’internat dans un service de médecine consacré à la médecine des femmes –  avortement, contraception, violences conjugales, maternité des adolescentes, accompagnement des cancers gynécologiques en phase terminale.
  Le Docteur Atwood veut faire de la chirurgie, et non passer son temps à écouter des femmes parler d’elles-mêmes à longueur de journée. Ni servir un chef de service à la personnalité controversée. Car le mystérieux Docteur Karma –  surnommé «  Barbe-Bleue  »  – séduit sans vergogne, paraît-il, patientes et infirmières et maltraite sans pitié, dit-on, les internes placés sous ses ordres. Pour Jean Atwood, interne à la forte personnalité et qui brûle d’exercer son métier dans un environnement prestigieux, le conflit ouvert avec ce chef de service autoritaire semble inévitable.
  Mais la réalité n’est jamais ce que l’on anticipe, et la rencontre entre les deux médecins ne va pas se dérouler comme l’interne l’imagine.
Le Chœur des   femmes est un roman de formation  : il raconte l’histoire d’un jeune médecin déjà modelé par la faculté et par sa spécialité d’élection et qui doit brusquement réviser ses préjugés devant une réalité qui lui avait échappé jusqu’ici  : ce ne sont pas ses maîtres qui lui apprendront son métier, mais les patientes.
  C’est un roman documentaire qui décrit la médecine des femmes, ses gestes, ses particularités, ses écueils, ses interrogations éthiques, comme aucun roman, ne l’a fait à ce jour, du moins en langue française.
  C’est un roman choral (comme son nom l’indique) dont la structure s’inspire de celle de la comédie musicale  : au fil de son itinéraire (un récitatif à la première personne) dans ce microcosme qu’est l’unité 77, le Docteur Atwood croise des femmes qui racontent (et parfois, chantent) leur vie, leurs amours et leur mort, en solo ou dans un ensemble assourdissant.
  C’est aussi un roman d’énigme  : comme toutes les patientes qu’ils sont amenés à soigner, Jean Atwood et Franz Karma ont chacun un secret qui les anime, les oppose et, étrangement, les rapproche –  le secret originel de leur identité en tant que soignant et en tant qu’être humain.  (Source : Éditions P.O.L.)

Fin

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Gallimard 
«Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d'autres provinces, ils filaient vers d'autres corps.»

  Réparer les vivants est le roman d'une transplantation cardiaque. Telle une chanson de geste, il tisse les présences et les espaces, les voix et les actes qui vont se relayer en vingt-quatre heures exactement. Roman de tension et de patience, d'accélérations paniques et de pauses méditatives, il trace une aventure métaphysique, à la fois collective et intime, où le cœur, au-delà de sa fonction organique, demeure le siège des affects et le symbole de l'amour. (Présentation Gallimard)


Fin

David Foenkinos, Charlotte, Gallimard
  La forme fait l'originalité du livre : la phrase fait une ligne. Ou trois mots point à la ligne. Cela ressemble à un poème mais c'est de la prose. Ce choix rend le texte épuré, concis, rapide et rappelle parfaitement l'urgence dans laquelle a vécu Charlotte Salomon artiste juive allemande. Elle mourut en 1943 dans un camp de concentration à l'age de 26 ans. Elle était enceinte d'Alexander exilé autrichien qui fut tué dans le même camp.
   David Foenkinos, hanté par ce destin tragique, raconte l'histoire de Charlotte : les suicides dans sa famille maternelle, celui de sa sœur qu'on lui a longtemps caché, le nazisme qui l'empêche de pratiquer son art, un amour impossible, la fuite puis l'exil en France. Charlotte Salomon, sentant l'étau se refermer, peindra plus de 1000 gouaches pour témoigner de sa vie et elle les confiera à son médecin pour les préserver. Récit prenant et intéressant.

Fin

 

Somerset Maugham, La Passe dangereuse, 10/18
    Kitty a épousé sans l'aimer Walter Fane parce qu'elle avait 25 ans , parce que sa mère voulait la caser et parce que sa jeune sœur allait se marier avant elle. Walter est bactériologiste posté à Hong Kong ( du temps où Hong Kong était une colonie britannique 1842- 1997 ) Kitty s'éprend de Charles Townsend . Walter pour se venger exige d'elle qu'elle l'accompagne dans une contrée loin de Hong Kong infestée par le choléra ; Kitty qui pensait divorcer et faire divorcer Charles s'aperçoit que celui-ci n'a pas du tout l'intention de quitter sa femme et ce faisant mettre en péril sa carrière.
Kitty dans la province infestée découvre combien Charles était méprisable et elle découvre les qualités de son mari. Walter meurt du choléra sans savoir s'il est le père de l'enfant que porte Kitty.
Celle-ci rentre en Angleterre : elle n'est plus la femme futile et superficielle qu'elle était au début du récit.
   W.Somerset Maughan décrit avec élégance le monde fermé de la colonie britannique. Emotions et sentiments sont  précisément exposés . Un régal.

Fin

Clarissa Pinkola Estès, Femmes qui courrent avec les loups, Le Livre de Poche
  « Histoires et mythes de l'archétype de la Femme Sauvage »
  Clarissa Pinkola Estés née en 1945 au Mexique, est ensuite adoptée par une famille hongroise vivant aux Etats-Unis. Elle est diplômée en psychologie clinique et en ethnologie. Elle est aussi conteuse et psychanalyste .
  Ses écrits s’intéressent aux problématiques féminines et sont influencés par l’École Jungienne. Ceux - ci mettent en évidence le processus d'Individuation Illet de Connaissance de Soi nécessaires à l'autonomisation et au développement de toute femme.
  Sur le plan duféminisme, elle se situe plutôt dans un courant de conscientisation et de guérison que dans la revendication.
  « Le mot sauvage n'est pas utilisé ici dans le sens moderne et péjoratif « d'échapper à tout contrôle »mais dans son sens originel de « vivre une vie naturelle »en accord avec ses rythmes biologiques et ses aspirations profondes »écrit-elle dans Femmes qui courent avec les loups.
  L'objet de ce livre est de faire « recouvrer » à la femme la beauté de ses formes psychiques naturelles. Le chemin pour y parvenir est décrit à partir d'une analyse jungienne de quatorze récits de tradition orale (contes,mythes, légendes) qui renfermeraient les secrets des « anciens mystères féminins » autour de l'archétype de la Femme Sauvage laquelle est définie comme le « Soi instinctuel » métamorphosé dans l'image de la louve.  

Fin

François Place, Les derniers Géants, Casterman
 Ce superbe album destiné à la jeunesse pourra être lu aussi bien par des enfants que par des adultes. On pense de suite au Petit Prince de Saint-Exupéry qu'on peut lire à tout âge.
  Laissez vous porter par l'aventure fabuleuse et tragique d'Archibald Leopold Ruthmore qui achète sur les quais ce qui lui est vendu pour une dent de cachalot ouvragée et sculptée. Après quelques recherches, le jeune homme découvre qu'il s'agit d'une dent de géant. Il part donc à la rencontre de ce peuple extraordinaire dans un Extrême-Orient presque imaginaire. Après quelques péripéties, il découvre ce peuple qui l'accueille d'une façon amicale. Il vit auprès de ces géants dont les nuits s'écoulent en trois siècles et les jours en trois mois et découvre peu à peu ce qui fait leur particularité. De retour en Angleterre, il n'a de cesse de présenter à un public incrédule sa découverte.
  A la fois fable et conte, ce récit est riche d'enseignements, les illustrations de François Place sont léchées. Un ouvrage d'une belle facture pour le plaisir de tous.

Fin

 

Quelques conseils de lectures :

Irvin Yalom, Et Nietzsche a pleuré, Le livre de Poche
Irvin Yalom, La Méthode Schopenhauer, Le livre de Poche
Irvin Yalom, Le Problème Spinoza, Points Seuil
Nicolas Clément, Sauf les fleurs, Buchet-Chastel

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